Vacances solidaires, voyager autrement

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Partir en vacances sans mettre sa conscience entre parenthèses, pourquoi pas ? Tour d’horizon des possibilités, et surtout, de tout ce qu’il faut savoir avant de partir pour les contrées qui défrisent

Améliorer (un peu) le monde

Dépassé l’image du touriste en marcel, appareil photo autour du cou, casquette vissée sur la tête et banane à la taille ? Si le tourisme de masse reste la règle, une tendance a vu le jour il a quelques temps, dans laquelle le « touriste » devient « voyageur ». Même si cette description paraît un peu caricaturale, le concept prend de l’essor, comme l’explique Gilles Béville, président de l’Agence pour un tourisme équitable et solidaire (Ates). « Le tourisme éthique et responsable fait partie du mouvement du commerce équitable et a bénéficié de l’augmentation de notoriété de ce dernier depuis une dizaine d’années, passée de 10 % à la fin du xxe siècle à 95 % en 2010 ! 78 % des Français en ont une image positive. » Après un boom important des voyageurs, pour atteindre 6 000 par an en France, les crises économiques et la situation géopolitique générale (en Afrique surtout) font stagner le mouvement, même si certains évoquent un potentiel de 100 000 voyageurs solidaires dans le pays. Il n’empêche : Gilles Béville note que cela « correspond aux besoins d’un certain nombre de voyageurs de découvertes culturelles authentiques, de rencontres et d’implication par leur acte de voyage dans la modification des équilibres mondiaux ».

Le « ras-le-bol » du tourisme de masse

Aujourd’hui clairement décrié, Guillaume Cromer, directeur gérant du cabinet d’ingénierie en marketing du tourisme ID-Tourism, précise que le tourisme de masse « impacte à la fois sur les territoires, sur l’environnement et sur les cultures locales s’il est mal géré. Il y a donc des problématiques sur les trois piliers du développement durable : économique – faible redistribution des dépenses des touristes au sein des pays d’accueil, inflation générale au niveau local, etc. –, social – tourisme sexuel impliquant les enfants, acculturation, fragilité des populations locales dans la rencontre, etc. – et environnemental – changement climatique, pollutions diverses, etc. ». Autant de griefs qui donnent envie à certain(e)s de découvrir les choses autrement.

Au coeur de la vie des autres 

Selon Guillaume Cromer, le tourisme solidaire correspond à « une tendance de fond vers des voyages plus intelligents, où les gens veulent devenir acteurs de leur voyage, participer à des ateliers, faire des rencontres avec d’autres cultures. L’évolution sociologique du voyage et l’implication d’Internet au quotidien ont poussé en plus les touristes à chercher avec plaisir des informations en ligne, des bons plans ». Béatrice Triozon, la trentaine, a créé Tonolek, une agence de voyages solidaire en Amérique du Sud. « Lorsque l’on part quinze jours en vacances dans un pays étranger, il est quasiment impossible de rencontrer vraiment les gens du pays : on tombe forcément sur les sentiers ultratouristiques où les relations sont faussées. C’est peut-être ce qui attire dans le voyage Tonolek : on part loin mais pour vivre un quotidien autre, on partage un temps l’existence de personnes qui vivent de façon très différente, donc on apprend, sur eux et sur soi, bien sûr », décrypte-t-elle. L’idéal ? Former les voyageurs à leur future expérience en leur donnant les clés pour qu’ils arrivent en ayant déjà des connaissances de base de la culture dans laquelle ils vont passer du temps. « Par exemple, si des féministes partent au Maroc, elles peuvent être choquées de la place des femmes dans la société. Il faut donc contextualiser les choses », explique Julien Buot, de l’Ates. Béatrice Triozon a, elle, lancé un « processus participatif au sein des communautés indiennes intéressées, pour voir avec eux ce qu’ils voulaient transmettre aux touristes, ce qu’ils pouvaient leur proposer – activités, logement, nourriture –, quel modèle de gestion adopter, quoi faire des bénéfices… ». Histoire de donner la parole à tous les acteurs du voyage.

Les nouveaux touristes, les « célibataires » et les « bobos » ?

Loin des sentiers battus, « certains recherchent un voyage avec plus de sens. Parmi eux, les baroudeurs mais qui partent seuls, sans l’intermédiaire d’un tour-opérateur. Il y a également les CSP+ en couple sans enfant qui n’ont pas le temps d’organiser et qui veulent découvrir des destinations nouvelles et des activités nouvelles, un peu “bobos”. Et enfin, les retraités actifs, lassés des voyages classiques », détaille Guillaume Cromer. Ces trois catégories forment le gros de ces nouveaux touristes. C’est le cas de Xavière, 25 ans. Cet été, elle part en mission au Laos, « dans le cadre d’une collaboration entre une maison d’édition, MMP, et une association de bénévoles, Le Bouquin Volant, afin de distribuer des manuels scolaires et des fournitures dans des écoles au Laos pendant douze jours ». La jeune femme ajoute : « J’étais déjà partie plus jeune avec ma mère, au Burkina Faso, dans le cadre d’un voyage organisé par ma paroisse, pour donner de l’aide médicale (tampons, médicaments de base, aide psychologique) à des jeunes filles. » Ce faisant, elle a découvert que se rendre utile était quelque chose qui comptait pour elle. « Je trouve que cela me rend plus à même de comprendre le monde dans lequel on vit, malheureusement trop égoïste », explique-t-elle encore.

S’engager aux côtés des populations 

D’autres poussent le sentiment d’utilité en œuvrant concrètement pour permettre la préservation des cultures et des pratiques traditionnelles des communautés, comme l’explique Béatrice Triozon. « Lors de mon deuxième séjour en Argentine, j’ai passé du temps dans les deux villages indiens qui font partie du projet. Pendant plus d’un mois, j’ai partagé la vie quotidienne des villageois : ils m’ont expliqué leur histoire, leur lutte pour les territoires et pour vivre dans des conditions décentes. J’ai fait l’expérience de la discrimination, des exactions… Ils voulaient agir, faire partager leur culture, avoir des ressources pour envoyer leurs enfants à l’école ou de l’eau potable… C’est ainsi que le projet a pris forme petit à petit », explique- t-elle. Rentrée en France, elle obtient son master de coopération internationale qui lui donne les outils pour formaliser le projet et trouver des financements. Car, si les associations sont, par essence, non lucratives, il faut que les voyages soient économiquement viables. En effet, il faut savoir que le tourisme solidaire reverse une partie de l’argent donné par les voyageurs. À l’Ates, sur un voyage de 1 000 €, environ 30 € sont alloués à la mise en place des projets locaux dans le domaine de la santé, de la formation, de l’éducation… Si le voyage coûte plus de 1 500 €, environ 60 € sont reversés. Reste que si les destinations ne manquent pas pour les voyageurs solidaires, le tourisme de masse n’a pas dit son dernier mot. « Même s’il est contesté parmi une clientèle “éclairée” des pays du Nord, il va connaître un autre “boom” du fait de l’arrivée sur le marché mondial des classes moyennes et aisées des pays émergents, nuance Gilles Béville. Ces classes veulent à leur tour profiter de leur nouveau pouvoir d’achat sans avoir encore intégré les paramètres du développement durable. Le tourisme équitable et solidaire, principalement orienté vers des zones rurales “authentiques”, naturelles, ne répond pas à cette demande émergente qui est beaucoup plus tournée vers l’urbain, le ludique, les bords de mer. » Le tourisme solidaire et engagé reste donc un combat… mais aussi un espoir.